L'Attracteur     No. 14     Hiver 2003
LA REVUE DE PHYSIQUE
ISSN: 1205-8505

L'immortalité de l'homme


Depuis toujours, l’homme ne cesse de rechercher ce qui le rendrait éternel.  De multiples questions restent sans réponse, telle que : « Pourquoi vieillit-on? »
Grâce à de nombreuses améliorations en matière d’hygiène et d’alimentation, l’espérance de vie des êtres humains s’est considérablement accrue durant le dernier siècle.  Des inventions comme les égouts et le système de cueillette des ordures ménagères nous paraissent bien ordinaires de nos jours mais lorsqu’on y réfléchit plus longuement et que l’on s’attarde au fait qu’il y a quelques dizaines d’années, ces services essentiels n’existaient pas, on comprend alors comment la longévité de l’homme ait pu augmenter à ce point.
Or, la revue New Scientist annonça, dans un article de Michael Bay du numéro du 28 septembre 1996, ceci : « Une équipe de l’Université de Pretoria en Afrique du Sud a réussi, ce mois-ci, à faire battre à nouveau le cœur d’un rat qui avait, préalablement, été congelé à environ –196°C.  […] Quand il fut dégelé, le cœur se remit à battre normalement et ne montra aucun signe de bris cellulaire au microscope électronique. » Cet article, on le comprendra, ne fit qu’attiser la tendance de l’homme à rechercher l’immortalité.
Quoiqu’il en soit, cet article fit le bonheur de certaines compagnies de cryogénisation qui, depuis lors, ne cessent de voir leur profit augmenter.  Parmi celles-ci, la compagnie Alcor Life Extension vous offre, pour une somme se situant entre environ 50 000 et 120 000 dollars américains, de vous congeler tout entier ou uniquement votre tête.  Elle vous promet aussi une « résurrection » qui débouchera sur un réveil dans le monde de nos lointains descendants.  Un rêve qui coûte bien cher…
Le plus étonnant, dans ce lucratif marché de plus de 300 millions de dollars américains, vient de l’oubli d’informer adéquatement les clients sur la nature même de la congélation de systèmes vivants (cellules, organes, corps).
Photographie de la grenouille rousse « rana temporaria »
Contrairement à l’homme, la grenouille peut survivre à une grande période de froid intense.
Gracieuseté du groupe de protection et de développement de la nature en Hesbaye et du Siajef (voir http://mrw.wallonie.be/dgrne/ong/refuges/gr_rousse.html)
Les cellules des organismes vivants contiennent beaucoup d’eau.  Or, en congelant un organisme, l’eau contenue dans les cellules se dilate puis se cristallise.  Cette transformation de l’eau produit des micros-lames tranchantes qui déchirent littéralement les parois cellulaires, endommageant ainsi le tissu tout entier.  Les chercheurs de ce domaine tentent donc de trouver des façons d’éliminer ces lames tranchantes.
Tout d’abord, les cryobiologistes se sont tournés vers les amphibiens qui s’adaptent très bien aux froids intenses.  En étudiant le métabolisme de la grenouille sylvestre, par exemple, ceux-ci découvrirent que cette grenouille libérait une protéine antigel appelée AFP qui empêche les cristaux tranchants de croître en les « enveloppant ».  La molécule d’AFP agit donc comme une sorte de bouclier qui empêche la formation de cristaux.  Les chercheurs entreprirent donc d’ajouter certains antigels organiques à l’eau de l’organisme humain afin d’en abaisser le point de congélation de l’eau.
Cependant, deux problèmes surgissent : d’une part, l’antigel en question ne se répartit pas également dans tout l’organisme et, d’autre part, les animaux (les humains inclus) possèdent une protéine qui joue le rôle inverse des antigels et qui contre ainsi l’effet potentiel des antigels.
En outre, dans le processus de congélation, un autre phénomène physiologique entrave la conservation intacte d’une cellule : l’osmose. Ce phénomène, illustré sur la figure ci-contre, est fort simple.  De chaque côté de la membrane semi-perméa.ble on verse une solution liquide de concentrations différentes.  Sur la figure, les points représentent des molécules.  Celles-ci se promènent aléatoirement dans le liquide de sorte qu’il se forme une pression, due aux collisions, sur les parois du contenant.  La pression osmotique initiale (image de gauche) est donc inférieure du côté gauche que du côté droit à cause du nombre inférieur de molécules.  L’eau, qui sert de solvant aux molécules, tentera donc d’équilibrer les deux pressions en se déplaçant de gauche à droite.  L’équilibre osmotique s’établit (image de droite).  Il est possible de visualiser le phénomène de l’osmose directement sur Internet à l’adresse : http://www.ulg.ac.be/virofond/biogen/page13.htm
Au départ, nous avons deux solutions aux concentrations différents.
La pression osmotique tend à équilibrer les concentrations de chaque côté.
L’eau et d’autres substances de notre organisme peuvent entrer et sortir d’une cellule par simple filtration.  Or, la concentration à l’intérieur de la cellule en eau et en certaines substances telles que les ions sodium (Na+) et les ions potassium (K+) doivent rester constantes pour maintenir la cellule en vie.  Heureusement, presque chacune des cellules de notre corps est dotée de petites pompes appelées pompes à sodium-potassium (original, non?) qui rejettent vers l’extérieur les intrus osmotiques.  La concentration est donc toujours plus importante en ions à l’intérieur qu’à l’extérieur de la membrane de la cellule.  C’est ce déséquilibre osmotique qui assure la survie de la cellule.
Cependant, lorsqu’on refroidit les cellules vivantes d’un tissu quelconque, le froid bloque ces pompes à sodium-potassium et provoque la formation de cristaux de glace dans le liquide extérieur où baigne la cellule.  La concentration de l’eau dans le liquide extracellulaire diminue donc puisque l’eau se transforme peu à peu en glace.  En conséquence, la pression osmotique, qui s’exerce sur les parois de la cellule, la vide de son eau : elle implose.
Comme résultat, la congélation sans dommage, par processus lent, sur une cellule humaine demeure impossible : soit des cristaux de glace se forment et déchirent la membrane, soit la cellule s’effondre sur elle même à cause de la pression osmotique.  Voilà pourquoi aucun organe humain n’a jamais survécu aux basses températures.
Si certains amphibiens comme les grenouilles arrivent à pouvoir dompter si bien le froid, pourquoi pas l’homme, demanderez-vous?  Eh bien, tout simplement parce que l’homme est trop grand.  Il possède trop de cellules et il devient impensable de pouvoir contrôler la vitesse de congélation de toutes ses cellules à la fois.  Faudrait-il se décourager pour autant?  Non, sûrement pas!  Cependant, les chercheurs doivent garder à l’esprit que les conséquences néfastes du froid sur la cellule resteront probablement inévitables.  De plus, l’homme possède trop d’organes pour permettre de le congeler tout entier.  Chaque organe demande une vitesse de congélation bien différente des autres.  Un autre obstacle nous éloignant de l’immortalité…
Y a-t-il de l’espoir?  Tout à fait!!  Dans ce domaine de recherche extrêmement prolifique, l’équipe scientifique menée par Gregory M. Fathy des Naval Medical Research Laboratories a mis au point, depuis peu, une nouvelle technique de conservation d’organes à basses températures.  Puisque la congélation classique ne réussit que sur de petits paquets de cellules, il fallait penser à un autre moyen de congeler un grand nombre de cellule.
C’est alors que la thermodynamique apporta une solution.  On sait que les matériaux solides peuvent être cristallins ou amorphes.  Un matériau cristallin est caractérisé par un aménagement particulier et ordonné des particules qui le constituent.  En pratique, un matériau solide diffracte les rayons X uniquement si ses constituants (les molécules) sont alignés dans un ordre précis.  (Pour plus de renseignements sur le phénomène de diffraction, visitez le site http://www.xena.ad/lcf/optique/diffraction.htm).
Un matériau (comme le verre) est dit amorphe lorsqu’il ne rencontre pas les caractéristiques expliquées plus haut.  Pour l’eau, par exemple, la physique nous apprend qu’à des conditions extrêmes et en refroidissant ultra rapidement, la cristallisation de l’eau laisse place à la vitrification.  La vitrification immobilise les molécules dans le plus parfait désordre.  Les molécules de cette glace « non-cristalline » ne forment aucun arrangement particulier.  Ce moyen élimine le problème des cristaux tranchants abîmant les tissus et les organes humains et celui de l’osmose.  Par contre, il est très difficile de vitrifier ainsi toute l’eau contenue dans le corps humain sans former à plusieurs endroits des cristaux.
Pour contourner cette difficulté, certains chercheurs ajoutent aux organes de grandes concentrations de substances antigels.  Malheureusement, une trop grande concentration de ces produits est mortelle pour l’humain.  Cependant, les chercheurs travaillent justement sur un savant dosage de substances cryoprotectrices (antigels) qui annuleraient mutuellement leur toxicité.  Hélas, l’aboutissement de ces recherches ne sera guère pour demain et ce, bien que de grands pas aient été franchis dans cette direction.
Qu’arrivera-t-il avec les corps tenus en hibernation par des société comme Alcor Life Extension?  Nul ne le sait jusqu’à ce jour!  Alcor prétend que la médecine saura pousser assez loin la nanotechnologie médicale pour être capable de réparer toutes les cellules qui ont été endommagées par le froid.  Lorsqu’on y pense un peu, il semble presque impossible de réparer les milliards de milliards de cellules qui composent un seul être humain.  En plus, Alcor possède déjà plusieurs cadavres à traiter…
Chacune de ces « citernes thermos » renferment le corps d’un défunt. Toutefois, existera-t-il un jour des spécialistes en mesure de les « réveiller »?
Gracieuseté de Media Architects @ media-architects.net
Pourra-t-on trouver une protection contre le froid extrême?  Voilà toute une polémique… Quoiqu’il en soit réellement, il restera toujours des compagnies pour vanter les mérites de la cryogénisation… et ce, bien que la difficulté de recréer un homme à partir d’un tas de chair inerte semble insurmontable.
LCD f

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Bibliographie